Proust, et la musique du pif

J’étais une grande lectrice. Petite, je lisais partout: dans mon lit au réveil, en avalant mes céréales, sur la route de l’école (en marchant, oui, combien de fois fus-je tirée, arrachée d’une page par le bruit strident d’un klaxon. Hé ho, c’est qui ce con qui me coupe en plein exploit chevaleresque). Je lisais dans la cour de l’école, à part, isolée sous un arbre ou les fesses calées sur un banc dur. Je lisais tout ce qui me tombait entre les mains. Lectures imposées de l’école, livres de la bibliothèque, où je fouinais, tous les après-midi, à la recherche de n’importe quoi de nouveau et d’excitant, les poche trouvés pour 10 francs sur une brocante, achetés par dix. Les vieux bouquins de ma mère, Hauts de hurle vent et autres classiques cornés. Les Club des 5, puis plus tard les Barbara Cartland et les San Antonio de ma mamie. Puis, il y a eu Marcel. 

Marcel fait partie de ces auteurs qu’on apprivoise. Je me souviens l’avoir lu pour la première fois vers onze ans. Il était posé, sur mon banc, avec  Peyrefitte : mon prof de français m’avait alors asséné un terrible: « Vous êtes trop jeune pour comprendre ça, lisez donc des bibliothèques vertes ».

Vexée que j’étais, j’ai lu alors d’une traite ou presque Un amour de Swann, plissant les yeux de fatigue, le soir, jouant avec une lampe de poche pour ne pas me faire gauler par la lumière filtrant sous la porte, Sand tu lis encore? Éteins!

Et je suis tombée amoureuse de Marcel.

Devenue au fil des années lectrice plus occasionnelle, les enfants, le boulot, les soucis me donnant moins de latitudes pour plonger en littérature, je n’ai pourtant jamais renoncé à, de loin en loin, relire Marcel. Un effort, toujours récompensé: j’y ai toujours retrouvé outre le goût des mots parfaitement assaisonnés de réflexions piquantes  des choses nouvelles. A chaque lecture, j’ai l’impression de le redécouvrir.

Quel rapport entre Proust et le vin, me direz-vous?

Et bien justement, j’en vois des tas: à commencer par ceci.

Plonger dans Proust, c’est chaque fois y (re)découvrir  son humour, son talent pour en une seule phrase assassiner la bêtise contemporaine, alors qu’il lui faut trois pages ou plus pour dépeindre une situation commune.

Il en est ainsi des vins que l’on met en cave, que l’on boit, puis reboit. Ils évoluent, ils tiennent un discours sensiblement différent, d’années en années. Ils se patinent. Ils acquièrent, tranquillement, de la maturité. On les redécouvre, familiers et inconnus. On comprend, parfois des années après, ce qu’ils avaient à dire.

Puis ceci:

Il vit approcher, s’échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau sonore pour cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète, bruissante et divisée, la phrase aérienne et odorante qu’il aimait. Et elle était si particulière, elle avait un charme si individuel et qu’aucun autre n’aurait pu remplacer…

Vous savez, quand vous avez sur la langue, dans le pif, un vin qui vous bouleverse: pas uniquement parce qu’il est lui mais qu’il est l’écho d’autres que vous avez aimé. Qu’il ressuscite ce bref instant de plaisir.

Alors, pour cette minute là, de rêverie introspective, pour retrouver le goût de l’agrume, du tilleul d’un léger fumé, puis cette bouche faite d’abricot charnu, cette tension, ce charme…

Pour glisser, ailleurs, loin, comme quand petite je partais à Guermantes. Mais pas seulement: quand je sentais le parfum de la lande, quand je me vautrais dans l’herbe rouge, dansais à Carthage avec Tanit…

Voyager avec un vin, dans le temps et l’espace, dans soi, revoir ce(ux) qu’on a aimé(s) …

Bien sûr, cela ne se produit pas à chaque fois: c’est l’affaire de quelques bouteilles par an seulement. Quand vous mettez le nez dedans, parfois, vous ne vous en rendez même pas compte de suite: il faut alors – comme la musique qui s’élève – que la bouche vous emmène.

Je suis contente: cette année j’ai eu ma « bouteille proustienne »: c’était Mustango*, de la Nouvelle Do(n)ne*. Pour ceux qui ne connaitraient pas encore le domaine de Wilfried Valat : qu’attendez-vous donc?

 * Écoutez donc Jean-Louis Murat, si le cœur vous en dit

 ** Pas de politique, toujours, malgré le nom, mais un domaine en bio. Toujours aucune malice. Et il se trouve aussi que c’est encore – évidemment – un blanc du Roussillon. 

 

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2 réflexions sur “Proust, et la musique du pif

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