Prendre du temps…

Je réécoute beaucoup Dire Straits en ce moment. J’utilise à dessein « réécouter », car d’une part je l’ai beaucoup fait (merci la culture musicale familiale, éclectique et foutraque mais qui m’a filé de sacrées bases), de l’autre on ne peut pas juste « entendre » Dire Straits à la radio, par hasard. On ne peut pas, pour la simple et bonne raison que Dire Straits ne passe quasiment plus en radio. Trop longs, les morceaux? Sans doute une question d’époque. Tout doit aller vite, être efficace, formaté, court. Alors tu parles si on a le temps de se fader des solos de guitare. Rentable, droit au but.

« Des textes longs, sur internet, personne ne les lira, ça ennuie le péquin ».

« Des vidéos, oui, mais pas plus de trois minutes, sinon ça lasse ».

Il faut consommer, vite, puis donner son avis, tout aussi immédiatement. Se laisser le temps de la réflexion? Allons, pas le temps. Le temps de savourer? Non, il faut vite asséner, batailler, être péremptoire. Juger et jauger.

Déboucher, aussi vite, plus vite que son ombre.

Vite boire, vite jouir, vite le montrer.

Communiquer est devenu un sprint, de tous les instants: il faut être là, toujours, partout, s’indigner ou faire sourire mais le faire vite et bien.

Au risque parfois – si on s’écarte du monde, si on respire un grand coup, si on éteint le téléphone, supprime les applications – de se sentir largué quand l’envie saugrenue, ou la nécessité professionnelle vous oblige à y replonger.

Le vin là-dedans? Combien de fois boit-on des vins trop tôt, trop vite? Combien de fois écrit-on des jugements qu’on regrettera plus tard? Combien de bouteilles sacrifiées, qui ne nous montrent qu’un potentiel? Sacré le potentiel, mais au final, on ne juge pas le vin tel qu’il est mais tel qu’il pourrait être. On projette, on fantasme. Avec un poil de patience, on pourrait – c’est un souhait – lui laisser de l’air. Là, dans l’ombre moite, il aurait le temps de se lover. De s’assouplir. De se détendre. D’apprendre à nous conter d’autres histoires moins brutales, moins immédiates. De chuchoter plutôt que de vitupérer. D’être sensuel plutôt qu’explosif.

Là non plus, rien ne relève du hasard. Il faut se discipliner, soi-même, attendre, mettre en cave. Ou bien avoir la chance de connaitre plus raisonnable que nous, moins pressé.

Loredan Gasparini Colli Trevigiani IGT « Capo di Stato » 2008

Alors, il faut ralentir le tempo. Se créer une bulle, une parenthèse. Dans de jolis verres, admirer sa robe velours. Languir un peu … Désirer.

Doucement, sans faire de manières mais sans précipitation, sentir. Myrtille, mûre, fruits noirs vous voilà. Fumée, épices, je vous connais aussi.

En douceur, en profondeur enfin le velours sur la langue, le fruit qui caresse, le poivre qui traine là, juste par taquinerie, le tannin qui soutient, structure.

Alors, il faut prolonger: fermer à demi-les yeux. Couper tout: la sonnerie du téléphone, les sollicitations des notifications, se dire qu’on en postera la photo plus tard, que ce n’est pas ça qui est important. Que finalement on s’en fiche un peu que celle-ci récolte des likes, ou qu’elle déclenche une énième bataille de chiffonniers 2.0. Que tout ça nous fait souvent oublier l’essentiel: le plaisir du vin est éphémère. On aura beau retranscrire de toutes les façons possibles ses humeurs et ses langueurs, le pur shoot de jouissance, physique, lui ne dure pas. Autant en profiter, non? Et se laisser du temps, vous ne trouvez pas?

 

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