Le goût féminin: le Nessie du pinard

Homme qui ne boit sûrement jamais de rosé, crévindiou.

Hier soir, alors que je matais l’horizon en méditant (en vrai je zieutais Criminal minds en me demandant dans quelle étagère ai-je foutu cette paire de collants achetée il y a quinze jours bordel), une camarade de loin loin là-bas au Canada m’a fait passer ceci.

Et bon, l’article incite clairement à dire ce que l’on en pense, donc, here we go.

Le chapo de l’article utilise le terme « croyance » populaire. On pourrait donc s’attendre – puisque l’on évoque un terme faisant référence à la foi – à ce que l’article démontre par des faits (voire des études) ce qu’il en est réellement. Or, tout du long, c’est l’expérience personnelle qui devient loi, en tant que Vérité Absolue et Inconditionnelle pour toutes les femmes.

Exemple un : «  D’ailleurs à la question «y-a-t-il un goût féminin?, elle est sans équivoque, c’est certain, elle le voit à la clientèle qui l’interpelle dans les salons de vins ».

Cette dame vend des bulles : des dames viennent lui parler de ses bulles, et du fait qu’elles les apprécient. Elle en conclut donc que toutes les femmes aiment les bulles. Wow. On peut faire la même avec le hot dog, les lessiveuses, ou les joints de culasse, non ? Cela s’appelle : généraliser à base d’un exemple personnel. Est-ce pertinent ? Probablement pas, mais soit, passons.

Exemple deux : « Brigitte Jeanjean pense que les œnologues mettent de plus en plus une touche plus délicate ou un peu plus ronde en bouche, plus souple : Moi par exemple je n’aime pas le bois, je ne veux pas que le bois domine les arômes, je ne veux pas boire du jus de planche, je veux de la subtilité. » 

Et la subtilité, c’est féminin ? Tout comme la « rondeur », « la délicatesse ». Les mecs ne sont donc ni subtils, ni délicats, ni ronds : c’est vrai que tant qu’à faire dans le cliché, tous les hommes sont bûcherons au Canada, non ? Puis ils vénèrent la retraite dans l’érablière, où il se font la joie de sacrifier un porc traditionnellement avant de le congeler en plein air.

L’article retranscrit des propos qui tendraient pourtant à dégenrer la consommation des vins, reprenons les propos de Noël Fourcroy :

« On vend autant de blancs que de rouges pour les femmes.  Très peu d’alcool ou de bière.  Selon la soirée ou la saison, les femmes aiment le rosé, mais on a quand même un rosé ouvert à l’année. Je ne pense pas qu’il y ait un goût féminin, les femmes vont plus facilement se laisser aller à essayer de nouvelles choses. »

C’est écrit en toutes lettres : JE. NE. PENSE. PAS. QU’IL. Y. AIT. UN. GOUT. FÉMININ.

Pourtant, plusieurs lignes plus bas, la journaliste conclut par :

« Donc il y a bel et bien un goût du vin féminin mais en changement, selon Noël Fourcroy ».

Alors deux possibilités : soit au cours de l’entretien la pensée de son interlocuteur a changé, ce qui peut arriver, mais dans ce cas, pourquoi laisser la première affirmation ? Soit, il y avait un biais dès le départ, et l’article était clairement orienté pour prouver que le goût féminin existe. Je n’ai rien contre le journalisme d’opinion, mais il doit se présenter comme tel, alors.

L’article est par ailleurs ponctué d’assertions définitives qui sortent dont ne sait où.

Exemple un : Les mousseux sont les produits de choix pour les femmes.

Pourquoi ? Y-a-t-il une raison à cela, objective ? Une étude ? Non, c’est juste posé là, débrouillez-vous.

Exemple deux : Elles boivent moins, pour des raisons physiques évidentes et donc elles sont plus exigeantes.

Va falloir que je vous présente deux trois copines, quand même. Ceci dit, j’attendais avec impatience qu’on parle différences morphologiques pour expliquer les différences de goût. Pas déçue. Le taux d’alcool monte plus vite chez les personnes « poids léger » c’est vrai mais hommes comme femmes (et pourquoi les femmes sont-elles en général plus petites et plus légères? ).

Exemple trois : «c’est définitivement un syndrome des femmes avec Brad Pitt, producteur du Château Miraval…après il y a le star système qui va avec. »

Ah ben oui, c’est tout les femmes ça. Si le vin change, c’est parce qu’elle veulent du glamour, des paillettes, et Brad Pitt pigeant du raisin pink nu dans une cuve. Puis Drew Barrymore expliquant le rosé. You peel the skin off. Remember. [link : https://vinepair.com/articles/inaccuracies-drew-barrymores-rose-interview/]

Si on s’intéresse à un pseudo goût féminin, il est bon de rappeler deux-trois trucs.

Plusieurs études ont été menées en ce qui concerne la consommation réelle et non fantasmée des femmes et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elles étonnent (non).

Il n’existe pas plus de goût féminin que masculin, mais des goûts individuels formés à la fois par des prédispositions physiologiques non basées sur le sexe ou le genre (certaines personnes sont plus sensibles à l’acidité car elles possèdent plus de « capteurs » de cette acidité. De même pour la saveur amère) et par notre éducation, qui elle peut-être genrée et biaiser ainsi notre comportement face à tel ou tel produit. Par exemple, si on a répété à une femme qu’elle ne doit pas grossir, elle aura tendance à se tourner vers des produits qui lui semblent plus légers ou moins caloriques, comme les blancs ou les rosés. Mais avec un peu de déconstruction de genre, les choses devraient se tasser d’ici quelques années et permettre à de plus en plus de femmes d’oser aller vers ce qu’elles aiment.

La façon différente de consommer des femmes s’explique très bien elle aussi : une femme ivre, ce n’est « pas joli », c’est « vulgaire », ça « ne se fait pas » au contraire de l’éthylisme masculin qui lui est considéré comme « viril » ou social. La femme aura donc tendance à se restreindre au niveau consommation. Autre chose, le « savoir œnologique » est détenu depuis des années par des hommes blancs (et plutôt dans la fleur de l’âge, pour être polie). Ce qui explique facilement la difficulté des femmes à s’affirmer et à faire entendre leurs opinions sur tel ou tel vin.

Les choses changent, et heureusement : écrire qu’il existe un goût féminin en 2017 est absurde. Il existe des goûts individuels, dont il est presque impossible de dégager une tendance, même si ça ne facilite pas la vie des gens du marketing qui adorent nous mettre dans des cases.

Sur ce je vais boire une pinte ou deux de gros rouge bien tannique et surtout pas délicat, tudieu. Fait par une femme. Je vous ai parlé des vins « féminins » ?

 

 

 

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4 réflexions sur “Le goût féminin: le Nessie du pinard

  1. Si je peux me permettre une observation de loin loin au Canada : quand les marketeux s’appuient pour lancer un produit sur de telles conneries ça donne du mousseux ontarien en conserve dans un emballage jaune (donc ni rose ni bleu bébé)
    Les hommes pourront l’utiliser pour décaper leur canot d’écorce et les femmes pour frotter l’argenterie. Tout le monde y gagne!

  2. Super d’accord avec vous c’est presque un délit de faciès de la dégustatrice féminine…pour ces gens de la com et du marketing…
    Mais oups… une petite rectification sur les calories… un vin rouge (on met les Cahors de côté..) est moins calorique qu’un vin blanc ou un rosé sec. Bon la différence étant tellement minime, que cela ne peut valoir le coup qu’à choisir entre un vin sec et des vins doux et les champagnes
    Mesdames, buvons du vin!

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