Quand la sève monte … *

* J’ai même pas honte

S’il y a bien une constante chez moi, c’est que j’ai toujours aimé écrire. Pas (que) pour la sensation physique de créer quelque chose à partir de rien, mais aussi pour avancer, expliquer, décrire, exorciser, faire marrer ou plus simplement analyser des choses que j’ai du mal à disséquer quand elles ne sont que des pensées désorganisées.  Ecrire m’a permis de mieux comprendre ce qui m’entourait: à tel point même que j’ai réussi à en faire un second métier, et ça, on ne va pas se mentir c’est de la balle.

C’est à ce moment là que je suis devenue plus exigeante: écrire n’était plus seulement un défouloir, quelque chose de naturel, mais un vrai acte réfléchi,à peaufiner, jusqu’à trouver la meilleure façon, le meilleur agencement de phrases, le mot exact.

J’y réfléchis beaucoup: que ce soit dans la vie en général (concernant par exemple le traitement médiatique des violences faites aux femmes, dans lequel on se rend compte à quel point les mots ont un impact sur la vision des coupables et des victimes par la société) mais aussi dans le vin.

J’essaie, depuis quelques années maintenant d’être à la fois la plus précise et la plus limpide possible: un but pas toujours atteint. Quand je m’aperçois que mon utilisation du terme « vin sèveux » donne lieu à une correction telle que « vin évoquant la sève », je me dis que j’ai merdé. Car non, le vin sèveux n’est pas à proprement parler un vin qui évoque la sève, en tous cas pas son goût. Il transcrit plutôt, et c’est là que ça se corse car souvent dans le monde du vin tout le monde n’a pas la même définition, une idée de vigueur, de force voire de texture plus dense.

La difficulté de ce vocabulaire pro, c’est qu’il fait plus appel à des concepts, qu’à des choses très concrètes. Le mot est une idée, pas quelque chose de réel, ou en tous cas, il ne sera pas perçu de la même façon par tout le monde. Or, l’ambition d’un langage, l’ambition de celui ou celle qui écrit, c’est d’être compris·e par son lectorat.

J’aurais pu au lieux de « sèveux » utiliser « vin puissant » ou « vin dense ». Je n’y ai pas pensé sur le moment, parce que pour moi la notion était acquise. Parfois, sortir de l’entre-soi des connaisseur·euse·s aide à percevoir le décalage entre ce que nous disons et ce que nous voulons faire comprendre. Exactement comme l’emploi des termes « fruités » ou « doux » peuvent prêter à confusion, l’un étant parfois confondu avec « sucré » et l’autre n’induisant pas forcément la notion de sucre pour la personne lambda.

Toujours dans le registre du choix du vocabulaire, je tombe sur un commentaire sur un célèbre réseau social qui dit ceci: « le labour est UN CRIME contre la nature ».**

Et cela m’interpelle: car si j’entends bien le sens qu’a voulu donner le commentateur à cette phrase, l’emploi du mot « crime » (et en caps lock) me gêne. Pourquoi? Parce que dans son sens le plus communément admis il en réfère à la loi et/ ou au meurtre :

  • Infraction que la loi punit d’une peine de réclusion ou de détention comprise entre 10 ans et la perpétuité (par opposition à contravention et à délit).

  • Infraction très grave à la loi ou à la morale, aux lois humaines ; forfait, attentat : Un crime contre notre civilisation.

  • Homicide volontaire, meurtre : Crime passionnel.***

  • Acte fâcheux, erreur, faute grave : Son seul crime est d’avoir dit tout haut ce que chacun pensait.

Le labour n’étant pas encore (même si on peut parfaitement remettre en doute son utilité, et comprendre sa nocivité vis-à-vis de l’écosystème ) punissable par la loi, ni même moralement (en tous cas, pas par une majorité  de gens) est-ce un crime?

Le dernier sens de crime pourrait autoriser son usage dans le cas présent: acte fâcheux. Oui, mais est-ce que les gens l’entendent vraiment dans ce sens là? Parce qu’émettre un message, c’est aussi penser à la façon dont il va être reçu. Oui, les mots ont un sens. Voire plusieurs. Faut-il compter sur le plus communément admis, ou bien utiliser un autre mot qui serait plus efficace, dans son sens premier?

Si l’on poursuit la logique de l’emploi du mot crime pour le labour, alors les vignerons qui le pratiquent seraient des criminels? Est-ce que l’emploi du mot crime dans ce cas ne participe pas à une forme d’extrémisme du langage, qui naît de l’imprécision et du coup ne donne pas envie d’entendre les arguments de son auteur?

La multiplication des canaux de diffusion donne la parole à des tas de gens, et sans doute a-t-on pu croire à un moment que cela multiplierait aussi les points de vue et les façons de s’exprimer. Or, il n’en est rien: celui ou celle qui a raison, c’est celui ou celle qui crie le plus fort. L’exagération a damé le pion au sens de la mesure et à celui de la rigueur. C’est probablement ce qui cause le plus de tensions dans le monde du vin: la discussion devient impossible, même entre des gens qui ont pourtant des sensibilités pas si éloignées, et de légers désaccords sur la façon d’envisager les choses. Quand les partisans du « même camp » en viennent à se taper dessus entre-eux, ça devient compliqué d’avancer.

Je crois à la force de l’écrit, à celle des mots. Je pense qu’il est de notre responsabilité des les utiliser au mieux, au plus près de leur définition. Il n’est pas juste question d’être agréable à lire, d’avoir fait de belles phrases harmonieuses, mais aussi de porter des messages et de faire tout pour qu’ils soient compris, et entendus.

Cela vaut pour un commentaire vin, aussi bien que pour des sujets plus « sérieux ».

En tous cas, on ne m’y reprendra plus à utiliser sèveux. Sauf peut-être dans certains contextes, disons, particuliers.

Tchin!

** blague de Louis sous la responsabilité de son auteur: « Et sinon pas forcément si les deux personnes sont consentantes. Même si, je l’admets, c’est sale. »

***Si l’on poursuit le parallèle avec les violences faites aux femmes, c’est a contrario l’emploi du terme « crime passionnel » qui amoindrit la portée significative du meurtre. La « passion » excuse: « il l’a tuée par amour », lit-on. Comme si le coupable était déresponsabilisé, exonéré par ses sentiments. 

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Une réflexion sur “Quand la sève monte … *

  1. Merci beaucoup pour ce bel article ! Il faut des personnes comme vous pour faire bouger les mentalités (Bordel, il en faudrait plus !). Que chaque mots garde sont sens et impacte à sa juste valeur ! Dans le monde en général mais aussi dans le monde du vin.
    Merci Merci Merci !

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