Bandol en trois jours: c’est court°

°disait la jeune mariée.

davCela commence par beaucoup de stress et une partie (de jambes) en l’air: il s’agit de s’envoyer le bon millier de kilomètres entre le Royaume de Belgique et Bandol, minuscule port charmant du sud de la France. Pour ça, un gros avion presque bleu de mer. Celle qu’on voit danser le long des golfes clairs ce sera pour plus tard: l’arrivée à Hyères, vendredi fut pluvieuse. Pas de quoi effrayer une belge, nous sommes de naissance imperméables à tout liquide.  Ou alors on s’en abreuve. Question de survie.

Les photos ne rendent pas forcément justice à la beauté des lieux: la Bégude, c’est une folie, sur 500 hectares. Chênes kermès portant des glands à foison – un bonheur de sanglier – bruyères, romarin, cistes, je n’ai pas fait l’inventaire complet n’étant pas botaniste mais c’est beau. Au milieu poussent les vignes: avec vue sur mer pour les plus chanceuses, palissées individuellement pour les plus old school, attendant la greffe pour les plus jeunes, encore réduites à l’état de « racinés ».*

Guillaume, maître des lieux est in-Tari-ssable: au fur et à mesure de la promenade (en voiture, parce que un c’est grand, deux c’est boueux), on découvre un ancien four, un mausolée, et même un cœur de légionnaire, pierre trouvée par ledit soldat en l’état et laissée sur place.  Grenaches et mourvèdre surtout s’épanouissent ici: un gros travail est fait aussi dans le conservatoire des mourvèdres, variétés provenant d’un peu partout y compris d’Espagne. Là-bas, on l’appelle monastrell. Peu importe, ce qui est intéressant, c’est de voir quelle greffe lui convient le mieux, à quel endroit il est à son aise pour faire les plus jolis raisin possibles. Je n’ai pas encore parlé de vin, je sais. On y vient. Ceux de la Bégude reposent tranquilles dans la cuverie ou le chai, naturellement frais. Je n’en fais pas mystère: j’ai un amour particulier pour l’incroyable rosé Irréductible de la Bégude. Chaque année, lorsque je le goûte, je me dis: allez ma vieille, te laisse pas emberlificoter. Il sera peut-être moins bien, tu dois rester juste. Va pas faire comme certains qui sont en pilote automatique. Et chaque année: boum, à peine mon nez dedans que j’ai déjà le sourire de là à là parce que nom de dieu c’est foutrement bien fait. Et tellement lui. Y en a pas deux.

Ces considérations rosées passées m’attendait la soirée de gala. Je ne suis pas très à l’aise dans ce genre d’exercices mais il faut s’y plier parfois. Entre deux petits fours, tenant un verre en équilibre, il s’agit de converser avec des gens pour la plupart intéressants – intelligemment – sans baver ou envoyer une crevette dans le décolleté de la voisine. Puis à table, continuer sur le même mode, les choses étant rendues moins périlleuses par la position assise. J’étais à la table Bunan, toutes personnes charmantes: heureusement d’ailleurs puisque le lendemain je devais visiter leur domaine. A quoi mesure-t-on le degré de politesse d’un vigneron? Très simple: quand quelqu’un se permet de lui dire que (exemple choisi au hasard total) le vin rosé, « c’est quand même pas très intéressant, un truc de grande surface » il ne montre qu’un sourire exquis. Entre gens censés, nous on le sait: les rosés, ça peut être de la bombe quand c’est bien fait et bien né.

Le lendemain, le réveil fut rude. Dès potron-minet, c’est à dire neuf heures trente tapantes (quoi, chacun son échelle!), nous attendait une dégustation d’une bonne trentaine de rosés.

dav

Une occasion parfaite pour vérifier deux-trois trucs:

  • Il y a bien autre chose que des rosés pâlots et presque anémiés dans ce coin de Provence.
  • Le mourvèdre permet de faire des choses remarquables, pour peu qu’on sache le dresser avec doigté.
  • Il n’y a pas UN style de rosé de bandol, mais une multitude: celui-ci est très bergamote, tandis que celui-là claque joliment du freesia, un autre encore pète de kumquat. On en imagine un à table, sur un magret, l’autre en terrasse avec un garçon timide, pour lui faire rosir les joues pareil. Et le dernier pour après la bataille quand le garçon a cédé.
  • Arrêtons avec cette imbécillité snobinarde de ne faire du rosé que le compagnon vulgaire de merguez bourrée de colorants et autres joyeusetés estivales. Finesse, précision, élégance: quand ils en sont pourvus, même les saint-jacques, le foie gras, les plats les plus délicats adorent le duo.
  • Y a des machins qui vieillissent remarquablement bien. Pas tous, et d’ailleurs tant mieux, la frange des amateurs et amatrices de ce type de vin est réduite à une portion congrue: on peut tenter de les convaincre pour qu’ils soient plus nombreux. Ou pas. Les vignerons n’ont de toutes façons pas beaucoup de vieux millésimes à vendre, et chez les cavistes trouver un rosé de plus de deux ans relève de la quête de la licorne. Est-ce à regretter? Aucune idée.

Comme nous sommes joueurs (et joueuses, je ne vous l’ai pas dit mais j’ai noté avec une délectation particulière une parité presque parfaite chez les journalistes) nous avons aussi testé quelques rouges.

Et puis des blancs, aussi, c’est important de toucher du doigt et de la langue le goût du blanc.

Après-midi venue, il était temps déjà de partir chez le vigneron bandolais himself, dans son habitat naturel. Point trop rustique, il aime à se nicher en hauteur, près de jolies cuves béton ou inox, pourvu qu’il puisse vaquer à son occupation principale: l’élaboration de cuvées de rouges, blancs et rosés (et même, quand l’année est folle, des vins mutés). Trêve de pause récréative: chez Bunan, on fait tout très sérieusement. Ça bosse fort, même. Les foudres abritent des jus classiques, avec deux profils très différents selon qu’ils viennent des terroirs de la Rouvière (frais, avec des acidités charmantes) ou du Moulin des Costes (rond et tendre comme un gros bisou de mémé). J’ai beaucoup aimé la Rouvière 2004: là le bandol se révèle un dandy classieux smoking à peine un peu lustré aux coudes, histoire de donner une patine sexy.

Tour dans les vignes, pour vérifier une fois encore: Bandol, c’est tout petit. 1500 hectares de vignes exploitées, 63 vignerons. Mais c’est riche: des paysages qui fluctuent, des vignes qui courent le long des restanques, plongent quasi vers la mer, des oliviers grisés, des fleurs même en décembre. On en prend plein les mirettes.

Un coup de fil, puis quelques minutes plus tard, sur le pas d’une porte un vigneron l’air sévère qui tapote sa montre.

Alain est un sacré bonhomme. Intimidant, un peu.

« Vous faisiez quoi avant? » demandais-je innocemment, le domaine ayant 20 ans et le type… un peu plus.

En tendant sa grosse paluche: « j’étais écrivain ».

La blague. On peut expliquer, les raisins cultivés depuis toujours, le sens paysan, puis une série d’accidents de vie qui font qu’un jour il se retrouve à construire de ses mains – ce n’est pas une image – son domaine. On peut tout, mais ça c’est un truc qui se vit, avec lui, entre quatre yeux. Faut avoir fait une fois l’expérience du « on descend juste goûter un foudre ou deux » et puis se retrouver à tout déguster et re-déguster, assembler, recommencer.

 

 

Ce qui compte c’est que les vins vont où ils vont avec une précision dingue. C’est fluide, frais, sensuel et sans chichi. Du mourvèdre sans l’esbroufe, juste dans son épure. Le rosé est loin du vulgaire: le pamplemousse, la rectitude, ça envoie, nettoie, séduit. Emballé, c’est pesé et avec ça pas besoin de frimer. Tous ces commentaires, cet éloge, ça fera hausser les épaules à Alain si on lui transmet: « j’essaie juste de faire ce qui est bon ». Parce qu’en plus, le bonhomme est entier. Du genre d’humanité qui vous tutoie après une heure, plantant les prunelles dans les vôtres et vous invite à rester dîner. Ce sera pour une autre fois.

Rien à regretter puisque la soirée fut belle: un Eric de Saint-Victor en grande forme, nous gratifiant même d’une démonstration à la Mc Gyver d’ouverture de bouteilles avec un chalumeau **. Il eut été dommage vu la qualité de ce pibarnon 1985 de ne pas le goûter à cause d’un liège récalcitrant. J’aime beaucoup les bandol de Pibarnon, des moines qui ne se livrent jamais au premier abord, restant cloîtrés, sévères, dans leur robe de bure. Après quelques temps, ils deviennent plus liants, gardent pourtant un je-ne-sais-quoi de retenue dans le verbe. Ce ne sont jamais des vins qui vous hurlent dessus: ils murmurent, et vous, vous devez tendre l’oreille et vos sens. Sensualité feutrée. Des mots, là encore… Le choix du vocabulaire, discussion sans fin… un peu comme l’éternel « féminin », allez savoir.

Bien que couchée tard, il fallait avoir le cœur encore un peu vaillant: enfin, nous entrions dans celui de la fête du millésime qui à Bandol est un incontournable depuis 37 ans.

 

Trente-sept ans de bénédiction, de libations, et de joyeux drilles. A l’heure espagnole, cette fois. Je n’en ai pas vu les prémisses, occupée que j’étais à goûter les nouveaux de l’année, avec mes camarades, auxquels s’est ajoutée la wondersommelière Julia Scavo, bien décidés non pas à leur tailler des croupières, mais plutôt à évaluer leurs belles et longues gardes. Les trois Filles, la Frégate et Vigneret se sont distingués. Quelques minutes de liberté nous ont permis de nous faire un girl’s trip international: allemande, anglaise et belge, les fûts des domaines présents n’avaient qu’à bien se tenir.

 

Trois jours c’est bien peu pour tout goûter, tout voir, tout sentir et même tout rapporter chez soi. Parce que les vins sont bons, les gens adorables, les lumières dingues, les paysages somptueux. Bandol est non seulement une terre de grands vins, rouges blancs et rosés***, mais surtout un endroit dont on aimerait bien faire son port d’attache, une fois.

 

 

* Fractions de sarments ou rameaux herbacés de vigne destinés à devenir porte-greffe. On attend qu’ils prennent « racine » durant un an, parfois plus selon les conditions climatiques avant de leur associer un cépage. 

** un problème de dosage de paraffine cette année là, qui collait les bouchons à la paroi. Un coup de chaud, et le tour est presque joué. 

*** pas de techniques ou de compte-rendus précis dans ce billet qui est surtout reflet d’impressions, mais si on doit citer quelques bombes: La Bastide Blanche rouge 2015, Pradeaux rosé 2013, Domaines des Olivettes rosé 2005, Ray-jane rouge 2015, Canadel rosé 2014, Sainte-Anne rouge 2015, Trois filles rosé 2016, Marie-Bérénice rosé 2016… liste non exhaustive. 

 

 

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