Une autre histoire de Cu

img_20181031_164405*et puis d’autres trucs pour se faire la bouche. 

Cela dure depuis quelques semaines maintenant. Une histoire qui a tout du feuilleton à suspense, si les mots « bio », « cuivre » et « pollution » vous font friser de l’œil. C’est mon cas.  Dire que je suis avec attention cette affaire est donc un bel euphémisme.

Premier round et point de départ, cet article paru fin octobre dans la Revue des vins de France. 

Celui-ci fut source de nombreux commentaires moqueurs, sarcastiques ou outrés selon les personnalités sur les réseaux sociaux. Il faut dire que le ton très provoc’ et le titre (volontairement?) «tabloïd» avaient de quoi échauffer les esprits. Très vite, quelques langues se délièrent et mirent en doute l’effectif travail « en bio » dudit vigneron.  Qui donc, ne peut pas techniquement « quitter le bio ». Et en deux clics (merci Internet), c’est vérifié. Lafon-Rochet n’est et n’a jamais été certifié en bio, il n’a pas non plus entrepris les démarches de demande de certification. D’ailleurs, c’est une astuce simple: pour s’assurer que quelqu’un travaille effectivement en biologique, il suffit de surfer sur l’annuaire de l’agence bio.  Beaucoup d’encre a coulé, l’agence bio a publié un communiqué, démentant formellement l’activité en « bio » de LR, avec au passage un rappel à la loi   (l’usage du mot bio est très réglementé  et son utilisation frauduleuse peut conduire à 2 ans d’emprisonnement et 300 000 € d’amende), certains se sont même mis à publier des billets prenant la défense du vigneron (ou du journal, ou de la journaliste, on ne sait pas au juste. 

Le gros problème de l’article original n’est pas tant les déclarations fracassantes du vigneron (d’autres l’ont déjà fait avant) mais le fait qu’à aucun moment ses propos ne sont remis en perspective ou même contextualisés, voire expliqués. Une partie de ce qu’il dit est avérée: oui, le Cu s’accumule au fil des ans dans le sol. En revanche, pour ce qui est de la vie des sols en bio, et notamment la présence des vers de terre, c’est beaucoup moins certain. Il semble même que ce soit le contraire. 

Il a été démontré que ce sont surtout des sols trop travaillés – et pas tant les produits utilisés – qui conduisent à avoir moins de vers de terre dans les parcelles: le labour réduit la diversité des espèces. 

Il en va de même pour le tassement des sols, et les passages répétés peuvent y conduire, mais il y a des parades.  

Revenons-en à la sémantique: « quitter le bio », ça signifie qu’on a été certifié, et qu’on abandonne.
Le problème, c’est que LR n’a jamais été certifié.
Rien dans l’article ne le contredit ou ne remet en perspective les choses: LR faisait peut-être des essais en bio, pourquoi pas, c’est probablement louable et dommage s’il n’y est pas arrivé. Je suis assez dubitative sur les arguments utilisés quant à l’impossibilité de bosser en bio à Bordeaux: on voit que de grands châteaux s’y mettent et se font certifier. D’autres jouent les ni-oui ni-non, en communiquant de façon floue sur une viticulture « respectueuse et raisonnée »: un demi-effort qui tend à prouver que produire de façon moins polluante est une préoccupation dans l’air du temps. Quant à réellement passer le cap… Il semble qu’au-delà de la réalité agronomique des choses, il y a des particularités régionales, et notamment commerciales (négoce) qui jouent.

Faire du bio n’est pas impossible à Bordeaux. Pas plus qu’ailleurs, mais ce n’est pas forcément la voie la plus facile.

Dans l’article on parle « de cuivre utilisé en bio ». En bio et dans la viticulture conventionnelle, doit-on le rappeler, avec des doses maximales de 6kg/ha/an à ne pas dépasser. (source: INRA). * Cette dose vient d’ailleurs d’être rabaissée à un total de 28kg maximum, lissée sur sept ans. Cela revient en moyenne à traiter avec 4kg/ha/ an, mais attention, c’est juste une moyenne: cette nouvelle réglementation n’a pas opté pour une dose maximale annuelle mais bien pour une dose lissée sur sept ans (contre 30 kg lissés sur 5 ans actuellement avec une dose maximale / an de 6kg). On l’utilise principalement en lutte contre le mildiou, et la nécrose bactérienne, dans une moindre mesure le blackrot.  Des pistes sont étudiées actuellement pour s’en passer (comme la génétique, ou la combinaison de plusieurs autres produits biocides ou stimulateurs naturels de défense des plantes) mais aucune n’est encore satisfaisante à 100%. Réduire est possible, même en agriculture biologique** s’en passer, c’est plus compliqué. Que ce soit en bio, ou autre.

A noter et d’après un questionnement rapide auprès d’une bonne dizaine de vignerons, les doses de Cu ont tendance à baisser plutôt chez eux, en tous cas c’est un objectif auxquels ils tendent, et la plupart se réjouissent même de l’abaissement du seuil de Cu autorisé. Il ne s’agit pas d’un  « vrai » sondage, l’échantillon est bien trop faible mais c’est un écho intéressant.

Dire qu’on n’utilise le cuivre qu’en bio – sous-entendu de façon assez massive –  à l’heure où on essaie d’avoir un maximum de transparence dans les pratiques, et entretenir une confusion entre le bio pas certifié et le bio certifié est grave. Le discours suivant est courant: « je ne suis pas bio mais tout comme »: ça veut dire quoi? Je traite quand je le sens? Une fois? Deux, trois? La limite est où?
Je m’accorde le droit de dévier des pratiques bio mais j’aime bien les coccinelles, la nature et les fleufleurs?

La seule agriculture biologique et qui peut s’en prévaloir est certifiée: ça parait simple. Les abus de langage sont pourtant courants. On voit poindre les mêmes problématiques avec l’appropriation du terme nature ou naturel qui semble recouvrir des réalités disons… variables.
La différence, c’est qu’il existe ici des certifications et avec elles, des contrôles, qui sont une garantie pour le consommateur. Pas parfaites certes, mais elles sont là, et elles ont au moins certains garde-fous.

On peut, pour des questions de viabilité d’entreprise, de trésorerie, de surcharge de travail, d’organisation du vignoble ne pas vouloir travailler en bio.
On peut tout à fait, ça se conçoit, considérer que la viticulture bio n’est pas adaptée à son modèle économique. Que c’est un risque trop grand.
On peut aussi se dire que 500 € / an pour une certification, même avec l’octroi d’aides et subsides, c’est de l’argent mal dépensé, chacun voit midi à sa porte.

Ces remous internet ont en tous cas offert à la Revue des vins de France la possibilité de pondre un second billet où l’on reconnait une « maladresse » dans la façon de présenter les choses, on assure que l’on a utilisé à LR des produits certifiés bio (ce qui ne veut pas forcément dire qu’on en a exclu d’autres) et où l’on annonce que le vigneron désire cesser les traitements au cuivre (intéressant, mais par quel produit va-t-il alors remplacer le cuivre, pour s’assurer une récolte et en même temps conserver la vie des sols? Suspense).

Nous en étions là, quand tout à coup, tel un diable sortant de sa boite, voilà que le collectif info-pesticides sort un rapport d’analyses phytobilan de LR, sur plusieurs millésimes. Labo sérieux, il va sans dire. L’objectif du phytobilan, c’est de rechercher des traces de molécules de produits non autorisés/ non homologués + insecticides, herbicides, antimildiou, acaricides bref, une palanquée de choses pas très glop. Sur les différentes colonnes, celle qui nous intéresse particulièrement est la dernière qui fixe les LMR (limite maximale de résidus) en pourcentage. Soit la valeur 100 représente la limite à ne pas dépasser.

Comme je ne suis pas chimiste, et parce que j’aime bien comprendre de quoi on parle, j’ai demandé à plusieurs personnes (forcément éminentes, je dis ça pour qu’elles continuent de répondre à mes questions à l’avenir) leur sentiment sur ces analyses.

Evidemment, chacun a eu un son de cloche un peu différent, mais toutes vont à peu près dans le même sens. Les produits retrouvés sont des fongicides, et un anti-botrytis: il n’est donc pas possible qu’ils aient été dans les sols de prime abord: ils ne peuvent résulter que d’une application.  Reste à déterminer s’il s’agit d’une application directe, d’une contamination par le voisinage  (assez peu probable, mais la possibilité existe), par l’eau (là encore, probabilité faible, il faudrait des taux de contamination des nappes phréatiques ou de l’eau des puisards assez phénoménales pour obtenir ces taux mais ça s’est vu), ou par les outils de traitements  mal rincés (mais juste avant, pas il y a un an).  La répétition du même schéma d’analyses sur plusieurs années tend à faire penser qu’il s’agit – plus que d’accidents – de traitements systématiques et répétés avec ce type de fongicides/ produits. Il faut souligner qu’en soi les dosages relativement faibles ne sont pas dangereux pour le consommateur («dangereux après 200 litres bus par jour» comme dirait un institutionnel champenois). LR ne sort pas du cadre légal, en ce qui concerne les produits utilisés ou leur concentration.

Difficile d’affirmer quoi que ce soit avec une certitude absolue: les chiffres d’analyses convergent en tous cas vers une probabilité: LR aurait continué d’utiliser des produits interdits en bio pendant plusieurs millésimes. On voit que les doses évoluent selon la pression des maladies du millésime: en 2014, par exemple, on voit une augmentation et l’apparition d’un anti-botrytis.  En tous cas, dans le vin, on en trouve bien des résidus. Au vu des résultats pour une concentration à 1% il est probable qu’il s’agirait d’application tardive. A 0,4% ça peut être de la « dérive » et /ou application après floraison.
Pour des produits appliqués avant floraison, il est hautement probable qu’on ne trouve pas de trace.

Beaucoup de conditionnel dans cette partie: parce que si chiffres il y a, ce n’est pas pour ça que les conclusions sont  évidentes. Par exemple il m’a été rapporté le cas de doses quantifiables de fongicide (autre que le cuivre, soyons clairs) sur des domaines bio liées aux traitements des voisins, tandis qu’un autre vigneron du Rhône chez qui Ecocert a fait un prélèvement de 5 kg de raisins pour les faire analyser et mesurer les résidus éventuels apportés par le voisinage (non bio) m’a montré sa feuille d’analyse: RAS, sur 200 molécules.  On peut encore citer de molécules types CMR qui n’ont pas été détectées du tout chez des conventionnels qui avaient indiqué en avoir utilisé. Certaines molécules sont plus traçantes que d’autres, notamment les anti botrytis.
On a donc les chiffres d’un côté, les faits de l’autre. Le tout est d’arriver à comprendre où ils coïncident pour établir la vérité.

Ici, on peut se dire que LR a très probablement traité avec des produits non autorisés en bio. Alors pourquoi affirmer avoir fait des essais, ou mener le vignoble en bio? Est-ce sur certaines parcelles et pas d’autres? Possible. Toutefois on notera que le foncier de LR est d’un seul tenant.

Bref, pourquoi compiler tout ça ici? Parce que c’est une rudement belle histoire de com’.  Et c’est assez significatif de ce qui se passe quand on parle de bio pour le moment dans le monde du vin. Les anti-bios, qu’ils aient essayé, qu’ils s’y soient cassé les dents ou s’y refusent pour des raisons économiques, ou politiques ont des discours virulents contre l’agriculture biologique. Souvent, c’est tellement caricatural que ça prêterait à sourire si ce n’était pas relayé tel que. Quant à l’agriculture bio, elle se défend, pas toujours efficacement d’ailleurs. Il y a un vrai souci de communication à ce niveau là. Au milieu, on  a une espèce de ventre mou, de ligne floue, avec des gens qui affirment bosser «propre», mais sans certification. Probablement, j’aime à le croire, une partie de ces gens est honnête. Une autre surfe sur une comm’ dans l’air du temps, sans réellement mettre en pratique leurs annonces. Il suffit de voir le nombre de communiqués de presse sur le sujet « viti respectueuse » dans le vin pour s’en convaincre.

Dans ce champ de bataille, il est parfois bien compliqué de se faire un avis pragmatique et objectif.  Travailler « comme en bio » mais sans certification offre quoi comme garantie au consommateur? Doit-on se fier au vigneron? A une certification? Il est toujours possible comme ici  de faire effectuer ou de demander directement à l’intéressé un bilan phyto, ou d’autres analyses mais ça suppose de savoir interpréter les résultats  (à 0, c’est pas dur, mais à 0.1%, on pense quoi?). Et c’est beaucoup de temps dépensé pour avoir une info simple, au final. Évidemment, on peut aussi s’en battre les gonades avec une patte d’ours, mais savoir ce que l’on boit, comment c’est fait et produit, avoir accès à des infos claires, fiables et vérifiables ne devrait pas être si difficile. Pour ceux qui veulent.

Quelles seront les conséquences pour Lafon-Rochet au delà du bad buzz? Dans le cas le moins grave, les propos de son vigneron ont été mal retranscrits. Dans le pire, il aurait sciemment et de façon répétée entretenu une confusion sur le fait de travailler «en bio»,*** alors qu’il n’existe ni certification, ni demande de conversion et des analyses qui sèment le doute. Ce qui est punissable en théorie.

Ce qui est certain, c’est que si l’on veut à l’avenir plus de transparence sur les pratiques, et les produits qui en découlent, se poser deux secondes et interroger le discours et la façon dont il est retranscrit voire manipulé est essentiel. img_20181031_174107

Le temps dira ce qu’il adviendra: moi je vais boire un coup, après cet article beaucoup trop long. Et je vous conseille d’en faire autant.

 

*sur ce point précis, je donne les chiffres INRA, mais des vignerons ont fait remarquer que le conventionnel n’est pas limité. Vu tout ce que j’ai pu lire comme règlements européens, sur l’usage du cuivre en agriculture et ailleurs cela m’étonne mais soit. J’ai pu, en contactant diverses personnes expertes viti, comprendre qu’il y avait bien une limite, mais qu’elle ne fait l’objet d’aucun contrôle, au contraire des bios qui eux, sont contrôlés.

Le cuivre pour rappel  est une substance très commune qui est naturellement présente dans l’environnement et s’y diffuse par des phénomènes naturels, et aussi en partie à cause de l’activité humaine. Notre organisme en a besoin, dans une certaine mesure (comme le soufre d’ailleurs). A forte dose, il est polluant et potentiellement toxique pour la faune, la flore, l’homme et le sol (perturbateur du développement des mycorhizes, des champignons liés aux racines) d’autant plus qu’il se lie fortement aux matières organiques et aux minéraux: il ne voyage pas très loin et il ne pénètre presque jamais dans les eaux souterraines. Il s’accumule alors, pouvant causer des désordres tant au niveau agricole, qu’aux niveaux des plantes et des animaux. Son usage est très réglementé au niveau européen. Encore une fois, comme le soufre, c’est surtout la dose qui fait le poison. 

*** article où l’on lit que sur 2015, l’agriculture biologique était une réalité sur 30ha du domaine. Or, 2015 fait partie des millésimes analysés et où on trouve trace de fongicides. 

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Une réflexion sur “Une autre histoire de Cu

  1. Trois choses.
    1/Le mot « certains » ne mérite pas de « s ».
    Je suis sans doute le seul à prendre La défense de Basile Tesseron.
    2/ »on ne sait plus au juste ». Pour savoir, Il faut lire. Et si on lit avec tous ses yeux et deux ou trois neurones on comprend très bien ce que dis et ce que je défends.
    3/Le petit cours de journalisme, merci mais non. Pas toi. Merci encore.

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