Trophées du vin, rien ne change … ou si peu

C’est un rendez-vous auquel je ne puis plus couper. Tous les ans, début janvier, je scrute le palmarès des Trophées de la Revue des vins de France. Et chaque année, je fais le même constat: où sont les femmes? Où sont-elles ? (les mauvais esprits me rétorqueront qu’il en faut bien qui fassent la vaisselle).

Plus sérieusement: 

La Revue du vin de France, premier magazine européen de référence des amateurs de vins et des professionnels de la filière viticole, a distingué ce jeudi 10 janvier 2019 douze personnalités françaises qui ont le plus marqué le monde du vin cette année.

Palmarès :

–          Prix de la Personnalité de l’année : Pascaline Lepeltier, restaurant Racines NY à New-York

–          Vigneron de l’année : Vincent Dureuil, domaine Dureuil-Janthial à Rully

–          Négociant de l’année : Groupe Duclot

–          Coopérative de l’année : La Fruitière vinicole de Voiteur, dans le Jura

–          Carte des vins de l’année : restaurant Le Grand Monarque, à Chartres

–          Prix de l’innovation : Champagne Drappier

–          Cave de l’année : V. Marchand de Vins, à Saint-Gély-du-Fesc en Languedoc

–          Grande surface de l’année : Le 4 Casino, à Paris

–          Prix de l’œnotourisme : La Commanderie de Peyrassol, en Provence

–          Prix de la découverte : Domaine de Chevillard, en Savoie

–          Spiritueux de l’année : Calvados Christian Drouin

–          Prix spécial de l’année : Jean-Michel Deiss, domaine Marcel Deiss à Bergheim

Sans critique aucune des mérites de l’un ou l’autre candidat, on peut légitimement s’interroger sur l’absence cruelle des femmes dans ce tableau d’honneur. Aucune vigneronne (et pourtant, dieu sait que de grandes vigneronnes françaises, il y a, reconnues dans le monde entier).  Ce n’est pas faute de communiquer régulièrement dessus (un travail entrepris par Women do wine depuis 3 ans mais pas seulement, je remercie d’ailleurs les journalistes qui interrogent leurs pratiques et font l’effort de chercher des interlocutrices et des expertes)(qu’ils et elles trouvent d’ailleurs sans mal, encore faut-il y mettre de la volonté).

De façon générale, les femmes sont escamotées. Problème statistique, m’a-t-on argué. Je sais, je l’entends tous les ans.

Selon l’Union des Œnologues, elles représentent aujourd’hui 50% des effectifs des promos d’œnologie… Quant aux sommelières, elles sont 20% dans la profession, une proportion honorable, mais encore dérisoire par rapport la Suède, où elles sont 80%, ou encore la Russie ou au Japon où elles sont aussi majoritaires. Les femmes représentaient déjà, en 2010, 28 % des chefs d’exploitation viticole. Par ailleurs, on constate que le nombre de femmes agricultrices a augmenté de façon plus importante que celui des hommes (+ 7,6 % contre + 3,4 %, selon le Recensement agricole 2010 d’Agreste).

source: Vin et société

Alors, non, de grâce, cessons avec cet argument statistique: on sait – même si on peine à trouver des chiffres précis, il faut croire que le sujet « femmes » reste touchy – que manque de femmes il n’y a pas. Certes, toujours moins nombreuses dans certaines professions, mais pas si minoritaires qu’on croit.  La clé n’est pas la présence effective (qui n’est plus à prouver) mais le syndrome des « femmes fantômes ». Elles existent mais on ne les voit pas. Elles sont sur les salons, dans les vignes, dans les caves, dans les restos, pourtant….  Un manque de visibilité qui s’explique aussi par un certain plafond de verre: si beaucoup de femmes sortent désormais diplômées d’oeno, peu accèdent encore à des postes prestigieux. En revanche, et comme ça l’a été depuis presque toujours, les femmes sont surreprésentées dans les postes peu « honorifiques » (cf « les petites mains »).

En ce qui concerne les vigneronnes, si on note que près d’un chef d’exploitation sur trois est une femme, il ne faut pas oublier celles qui « disparaissent » des stats: soit parce qu’elles bossent avec leur conjoint et que c’est lui qui a un statut de chef, soit qu’elles ne bénéficient pas d’un statut dédié.  La précarité est toujours du côté des femmes.

Et en pratique, interrogeons-nous aussi, nous qui dressons des portraits de vignerons: n’oublions-nous pas parfois les femmes dans l’histoire? N’attribuons-nous pas un peu trop vite le statut de « vigneron » par défaut à l’homme? Alors que la réalité peut être bien différente: des cas où le conjoint homme n’est qu’un support ou un assistant commercial ne sont pas si rares.  Sans compter et c’est là un effet pervers de seriner à tout va que « c’est un monde d’hommes », toutes celles qui n’osent réclamer la place qui leur est due: parce qu’elles ne se sentent pas encore légitimes, parce qu’elles ont l’impression de devoir faire leurs preuves plus encore que leurs collègues masculins.

«Gnagnagna t’es ingrate Sand à râler sur le peu de femmes récompensées aux trophées RVF»

Alors non, je n’ai pas oublié qu’il y a 5 ans j’étais un «Homme de l’année»
Et depuis tous les ans (EVERY FUCKING YEAR) je tiens le même discours: récompensez plus de femmes. Jusqu’ici, zéro effet, à part peut-être d’avoir fait disparaître au bout de 3 ans le terme « Hommes de » pour « personnalités » nettement plus inclusif.

Mais l’inclusivité du vocabulaire n’est qu’une piètre consolation. Mettez des femmes en avant. Sur 12 trophées (oui, DOUZE) seul un est attribué à une femme. Et on note une présence féminine discrète récompensée en binôme (dois-je préciser que l’autre moitié est masculine?)
Ce prix je l’ai mérité, c’est tout. Y a pas de gratitude à avoir. Encore heureux. J’étais la meilleure dans ma catégorie, comme d’autres femmes le sont dans la leur et restent dans les limbes. Au profit de mecs. Parce que c’est « plus facile ». On les « voit mieux ».

Pascaline Lepeltier qui reçoit le prix de la personnalité de l’année, c’est juste le strict minimum que la RVF pouvait faire. Cette sommelière a un parcours dingue, elle est la première femme MOF sommelerie et meilleure sommelière de France en 2018. Elle a remporté LES DEUX CONCOURS LA MÊME ANNÉE.

Je ne sais pas, il faut quoi pour qu’on distingue enfin unE vigneronnE? Qu’elle apprenne le jonglage en plus? Qu’elle joue de l’ocarina tout en tissant un tapis et réparant une navette spatiale?

Je le redis, et le redirai tous les ans, je m’en fous j’ai tout mon temps. Si la patience n’est pas ma première vertu, l’obstination, oui. Sur les dernières années, une moyenne de 12 récompensés / an, au max on a eu 2 F. Et en 2015, 0. ZÉRO.

Alors, bien sûr, on peut me rétorquer que ce n’est qu’un prix, rien de bien important en somme. Que ce qui compte, c’est le travail. Très bien, je suis d’accord avec tout ça: un prix ne change pas une vie, la vôtre. Mais il est une vitrine: il peut représenter cet « air du temps » qui plait tant aux communicants. Il peut montrer au plus jeunes que des femmes réussissent, sont excellentes. Et les inspirer. Nous avons besoin, en tant que femmes, de role models. Nous méritons d’avoir pour nous représenter autre chose que des modèles masculins. Nous avons le droit d’être récompensées, au même titre que les hommes, pour nos compétences spécifiques, notre travail, nos exploits parfois.

Alors, oui, tous les ans, je serai au rendez-vous, pour enfoncer le clou.
Tous les ans, jusqu’à ce qu’on atteigne un semblant d’équité, et de parité.

3 réflexions sur “Trophées du vin, rien ne change … ou si peu

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